Président de France Industrie, Alexandre Saubot est aussi le DG du groupe Haulotte, VP du Conseil National de l’Industrie, Président du CA de France Travail, ancien Président de l’UIMM, de l’Unedic, d’OPCO 2i et ancien Vice-Président du MEDEF. Autant dire qu’il connait l’écosystème industriel sur le bout des doigts, de ses plus beaux atouts à ses plus grandes marges de progression. Il analyse la situation de l’industrie en 2025/2026 et incite la Gen Z à jouer un rôle essentiel dans la réindustrialisation de la France.
Prouvez aux jeunes que l’industrie leur donne les moyens de choisir leur destin !
D’abord, l’industrie est un secteur qui a besoin de compétences, c’est un moteur de créativité, de création de richesse et d’ascenseur social : on y est bien payé et on y a de vraies perspectives d’évolution. Ensuite, c’est un secteur où on est en prise avec la vie quotidienne. Dans l’industrie, on crée, on fabrique des objets qui servent à tout le monde, partout et tout le temps, pour se soigner, se nourrir, se déplacer, etc. Rappelons également que l’industrie est le premier levier de la réussite de la décarbonation de notre économie. Aux partisans de la décroissance, je dirais qu’on peut effectivement arrêter de voyager loin et pousser des brouettes… mais ce n’est pas l’avenir que je souhaite aux générations futures. Pour vivre mieux dans un monde décarboné, il faut inventer les outils, les solutions et les nouvelles habitudes de consommation répondant aux défis de demain sans dégrader nos conditions de vie. Et 95% d’entre eux vont être inventés par l’industrie. Enfin, dans un monde toujours plus conflictuel, l’industrie s’impose comme le meilleur gage de préservation de notre liberté. Quand un pays n’est pas capable d’assurer sa défense et sa souveraineté, ce sont nos libertés individuelles à tous qui sont remises en cause. L’industrie c’est le lieu qui nous permet de ne pas être dépendants des autres. Alors mon message est simple : si vous voulez une carrière, une planète, un pays et un avenir c’est dans l’industrie que vous serez le plus à même de vous réaliser.
On l’oublie parfois mais la France est le pays le plus attractif d’Europe pour les investissements étrangers, devant l’Allemagne et le UK (Baromètre de l’attractivité 2025 – EY 2025). Comment expliquez-vous ce succès, porté, entre autres, par son industrie ?
C’est d’abord le reflet de la qualité de nos collaborateurs et de notre niveau de formation : à l’étranger, on sait qu’un Français sait à peu près tout faire ! C’est aussi le reflet des qualités intrinsèques de notre pays en termes d’infrastructures, de localisation etc. de fait, aujourd’hui nous avons arrêté de détruire des emplois industriels, nous montons dans les classements, il y a plus d’ouvertures de sites industriels que de fermetures, la France innove et attire des chercheurs… Mais pour autant, il reste beaucoup à faire en termes de compétitivité, de règlementation et de simplification des démarches. Oui nous sommes attractifs, mais pas assez quand il s’agit de production de masse : nous devons passer à l’échelle pour avoir la capacité d’attirer des infrastructures capacitaires correspondant à de gros investissements et à beaucoup d’emplois.
Et la fiscalité ?
Elle joue évidemment beaucoup sur la compétitivité. Je tiens d’ailleurs à rappeler que, contrairement à ce que j’entends souvent, l’industrie ne demande pas toujours moins de contraintes fiscales : elle demande juste la même chose que ses grands voisins avec qui elle est en concurrence, pour pouvoir donner sa pleine mesure. On peut rarement gagner un 100 m en tongs quand son voisin de couloir est en baskets. Nous demandons juste que tout le monde ait les mêmes chaussures, et reconnaissons que choisir les baskets c’est se donner les moyens d’aller le plus loin et le plus vite possible.
De fait, face à l’agressivité économique de la Chine et au protectionnisme des Etats-Unis, quel est l’état d’esprit des industriels aujourd’hui ?
Je dirais qu’ils sont à la fois inquiets et déterminés. Déterminés car ils sont sûrs de leurs forces, ils connaissent la qualité de leurs équipes et de leurs produits, ils ont eu des succès et ils vont continuer à en avoir. Mais ils sont aussi inquiets car ils voient que l’Europe montre sa grande faiblesse sur la scène internationale. Il est temps que les nations qui composent l’Union européenne décident (ensemble ou séparément) d’exercer pleinement leurs leviers de souveraineté pour se défendre dans un monde de concurrence exacerbée, où tous les coups sont permis. Partisan du faire ensemble, je n’oublie pas que la souveraineté, c’est l’apanage d’une nation. Or, l’Europe n’est pas une nation, c’est un rassemblement d’Etats qui ont décidé de faire des choses ensemble. De fait, ce qui nous rassemble est important… mais ce qui nous sépare demeure. Chacun doit faire des efforts mais si malheureusement on fait le constat que cela ne marche pas, il faut être prêt à faire tout seul, même si ce n’est pas ce que je souhaite. D’autre part on ne met pas assez en avant la nécessité de produire. Dans l’équilibre entre décarboner / réglementer et production / souveraineté, l’UE et la France ont porté trop d’attention au pilier réglementaire. Or, dans un monde qui change, il est important de remettre le poids du corps sur le second pilier. La crise Covid nous l’a montré : satisfaire les besoins fondamentaux de nos concitoyens devrait être notre priorité. Et l’industrie est le levier fondamental de cet objectif stratégique.
Mais comment trouver l’équilibre avec les enjeux de décarbonation alors que la Commission européenne propose de créer un objectif de réduire de 90 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2040 par rapport à 1990 ?
Dans un communiqué commun avec le MEDEF et l’Afep, France Industrie a réaffirmé son engagement en faveur de la décarbonation de l’économie européenne, mais considère cette nouvelle cible prématurée. Décarboner ne doit pas être synonyme de désindustrialiser. Si la seule solution pour atteindre l’objectif de la Commission est d’arrêter de produire, c’est qu’on est allé trop loin. Non pas parce que ça affecte notre business, mais parce que la consommation, si elle ne change pas, est forcément satisfaite par des solutions produites ailleurs. Déplacer les émissions de gaz à effet de serre hors de l’Europe, ce n’est pas la solution. L’oukase technocratique et le fétichisme du chiffre ne sauveront ni la planète ni notre industrie.
Dans ce cadre, la solution ne serait-elle donc pas finalement de privilégier au maximum les achats français / européens ?
Le sujet est plus complexe que cela. D’abord parce qu’il est parfois difficile de déterminer ce qu’est vraiment un produit français, notamment dans le cas de produits transformés. Ensuite, parce qu’il faut être clair : à performance équivalente, les gens ne sont pas massivement prêts à payer significativement plus cher un produit local. Poser la question du Made in France, c’est poser la question du pouvoir d’achat et de la compétitivité. Quant à la préférence européenne, je ne suis pas certain qu’un Français soit prêt à payer plus cher un produit polonais ou allemand, qu’un produit chinois identique. Tout cela renvoie à la notion de souveraineté. Comme le disait Louis Gallois : « La souveraineté, ce n’est pas le repli sur soi, car ça, c’est l’autarcie et ça ne marche pas. Mais c’est la capacité à faire suffisamment de choses, suffisamment bien, pour que les autres soient aussi dépendants de vous que vous l’êtes d’eux ». Dès lors que les échanges sont bilatéraux, on peut déterminer les chaines de valeur stratégiques sur lesquelles on veut se positionner… et où on peut être sûr de ses partenaires, ce qui n’est pas toujours simple dans le contexte actuel je vous l’accorde.
« L’industrie devrait recruter plus d’un million de personnes d’ici 10 ans. Si la France réussit sa réindustrialisation le pire qui pourrait lui arriver c’est de ne pas avoir assez de gens pour réaliser ses projets. »


