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L’économie circulaire comme utopie rationnelle

L’économie circulaire comme utopie rationnelle : de la fiction à sa performation

Joël Ntsondé, Franck Aggeri

RESUME

L’économie circulaire, concept aux résonances utopiques, suscite un fort engouement des organisations publiques et privées. Dans cet article, nous montrons que, d’une part ce succès tient au caractère indéterminé et œcuménique d’une utopie rationnelle attractive et mobilisatrice construite autour de l’économie circulaire, et d’autre part, que ce succès n’est qu’apparent dans la mesure où cette utopie rationnelle laisse dans l’ombre plusieurs angles morts relatifs à la conduite de l’action collective. Dans cette perspective, nous opposons une performation de surface au niveau des discours et des engagements à une performation profonde, capable de transformer les pratiques opérationnelles. Nous montrons qu’une performation profonde du récit utopique de l’économie circulaire suppose l’activation de leviers spécifiques et le déploiement de dispositifs sociotechniques et managériaux permettant de guider et de structurer l’action collective.

Mot clés : Fiction, utopie rationnelle, économie circulaire, performation, innovation

I- INTRODUCTION

L’économie circulaire, concept dont on trouve des premières traces dès les années 1980, connaît un engouement spectaculaire depuis le début des années 2010, notamment en Europe et en Asie. En une dizaine d’années à peine, une grande diversité d’organisations (entrepreneurs, grandes entreprises, pouvoirs publics, associations…) se sont mobilisées pour mener des expérimentations, élaborer des stratégies, développer des outils et construire des politiques publiques d’économie circulaire.

L’économie circulaire est présentée par ses promoteurs comme une alternative au modèle dit linéaire, qui consiste à extraire des matières premières, à produire des biens, à les consommer et ensuite à se débarrasser des déchets qui en sont issus. Elle consiste à réduire la consommation de ressources non renouvelables et éviter la production de déchets par la mise en œuvre de stratégies de bouclage des flux de matière et d’énergie, à savoir le recyclage, le réemploi, l’économie de fonctionnalité et l’éco-conception. Ces stratégies de bouclage sont présentées comme désirables car créatrices de valeur économique, environnementale et d’emplois. Cette narration, et les promesses qui y sont associées, exercent un pouvoir d’attraction important sur les acteurs économiques, politiques et sociaux qui s’y réfèrent constamment. L’économie circulaire est ainsi présentée comme un concept pouvant contribuer à l’émergence d’innovations durables et à l’émergence d’un nouveau modèle économique écologiquement soutenable.

Pourtant, cette approche n’est pas conceptuellement nouvelle. Elle emprunte des arguments à différents courants de recherche comme celui de l’écologie industrielle (l’idée de bouclage des flux de matières et d’énergie) ou du cradle-to-cradle (maintien des ressources dans des cycles fermés, techniques ou biologiques, de manière à ce qu’elles puissent être réutilisées de manière continue). Pire encore, elle est souvent critiquée dans le champ scientifique par son flou et son ambiguïté conceptuelle (Kirchherr et al., 2017).

Si l’approche n’est pas nouvelle et que la scientificité du concept est discutable, comment expliquer alors son succès spectaculaire auprès des praticiens, entreprises, pouvoirs publics et grand public en général ?

La thèse que nous proposons dans cet article est d’expliquer ce succès par le rôle qu’ont joué les fictions et les imaginaires pour rendre cette notion désirable et actionnable. Une partie de la littérature sur les organisations s’est intéressée au rôle que les fictions peuvent jouer sur les organisations comme moteur de l’action collective (Beckert, 2013) ou encore le rôle des mythes rationnels dans la diffusion de techniques managériales (Hatchuel & Weil, 1992). Ils soulignent que la fabrication de récits utopiques est non seulement une activité constante des organisations et des individus pour susciter des mobilisations collectives mais qu’elles sont l’une des conditions de l’action collective.

Plus généralement, peu de travaux ont étudié l’émergence de ces fictions et leur capacité performative, c’est-à-dire par quels processus elles parviennent à faire advenir les pratiques qu’elles désignent (Aggeri, 2017). Or toutes les fictions produites par les organisations ne sont pas performatives. Bien au contraire, la plupart échouent ou n’ont que des effets limités sur les discours et les intentions sans transformer en profondeur les pratiques. A cette aune, nous proposons dans cet article de distinguer deux processus de performation : celui qui concerne les discours et les intentions (performation de surface) et celui qui porte sur les pratiques concrètes (performation profonde).

Dans cette perspective, l’énigme empirique que nous voudrions traiter dans cet article est double : comment un récit fictionnel dominant de l’économie circulaire est-il parvenu à susciter des discours et politiques quand d’autres récits fondés sur des concepts connexes avaient échoué auparavant ? Au-delà de la prolifération de ces discours publics et privés, pourquoi cette fiction de l’économie circulaire rencontre-t-elle autant de difficultés à transformer les pratiques organisationnelles en profondeur ?

Sur le plan théorique, l’objectif est de cet article est d’abord de montrer comment la capacité performative de la fiction de l’économie circulaire tient à une caractéristique particulière de ce récit : sa construction comme utopie rationnelle. Le paradoxe que nous montrons ensuite est que le caractère volontairement œcuménique et indéterminé de l’utopie rationnelle de l’économie circulaire, qui explique son succès dans les discours et intentions, constitue également sa faiblesse lorsque les acteurs cherchent à la mettre en pratique. Nous mettons en évidence ainsi que performation de surface et performation profonde répondent à des logiques et des processus différents dont nous analysons les conséquences sur le plan pratique, théorique et méthodologique.

Au cours de notre recherche, nous nous sommes d’abord intéressés à la fabrication du récit dominant de l’économie circulaire, à ses dimensions utopiques et aux types d’imaginaires qui y sont associés. Nous avons ensuite analysé la réception de ce récit fictionnel par des acteurs économiques et politiques et à sa performation dans des discours publics et privés et dans des politiques et stratégies (performation de surface). Nous nous sommes ensuite intéressés à la mise en pratique de ces stratégies dans des pratiques et des innovations circulaires (performation profonde) dans un projet collectif que nous avons accompagné dans le domaine du mobilier et de la construction en Ile de France.

Le plan de cet article est organisé de la façon suivante : nous présentons d’abord le cadre théorique que nous mobilisons qui est fondé sur deux concepts : le concept d’utopie rationnelle, qui nous sert à interroger la capacité performative d’un récit utopique sur les discours et les intentions, et le concept de performation par des dispositifs qui nous permet de mettre en évidence les obstacles et difficultés à la performation de ces discours dans des pratiques et innovations circulaires pérennes. Ensuite, après avoir brièvement présenté la méthodologie employée, nous présentons nos résultats relatifs à l’émergence d’une utopie rationnelle de l’économie circulaire, à sa réception par des acteurs hétérogènes et aux processus de matérialisation de cette utopie dans des projets d’innovation.

II- FICTION, UTOPIE RATIONNELLE ET PROCESSUS DE PERFORMATION

Différents travaux se sont intéressés au rôle de la fiction et des récits sur les organisations, en particulier aux effets que ces derniers peuvent avoir sur l’action collective. À partir de notre revue de littérature, nous mettons en évidence deux cadres théoriques permettant d’éclairer l’influence que la fiction, en particulier lorsqu’elle contient une dimension utopique, peut exercer sur l’action collective et la transformation du réel.

  1. Fiction, utopie et action collective

Étymologiquement, le terme de fiction vient, selon le Trésor de la langue française, du latin fictio qui désigne « l’action de façonner ; l’action de feindre ». On retrouve dans cette étymologie un double sens montrant que la fiction ne s’oppose pas nécessairement à la réalité, mais inclut également une dimension actionnable, c’est-à-dire la capacité d’ouvrir de nouveaux espaces de création permettant d’imaginer et de concevoir différents futurs (Beckert, 2013). D’ailleurs, à partir de l’étude d’une série de la culture populaire, « Les Simpson », Grimand (2009) montre que la fiction permet d’enrichir la pratique managériale en lui conférant la capacité de renouveler ses cadres d’action et d’interprétation pour imaginer des trajectoires inattendues.

Certains chercheurs se sont intéressés plus particulièrement aux effets que les utopies fondées sur des fictions peuvent exercer sur l’action collective. En effet, les utopies sont généralement construites autour de discours et représentations projectives qui se nourrissent de fictions représentant une cité idéale. Ainsi, l’utopie est renvoyée à sa finalité, celle de décrire un monde possible dont la fonction est de stimuler l’imagination et d’inviter à l’action (Drouain-Hans, 2011). A cet égard, le premier rôle de l’utopie n’est pas de dessiner un monde réalisable, mais plutôt de pointer ce qui ne fonctionne pas dans le réel, de manière à produire des images d’un futur désirable constituant une « incitation au changement » (Drouain-Hans, op. cit.).

Des chercheurs en gestion ont aussi montré que la diffusion des techniques managériales peut être associée à des utopies qu’ils appellent « mythes rationnels » (Hatchuel & Weil, 1992). D’après ces auteurs, la dimension formelle et matérielle d’une technique de management (modèles, substrat technique) est nécessairement couplée à des représentations métaphoriques qui ont la capacité de mobiliser des acteurs et de guider l’action collective. Ainsi, toute innovation recèle une part minimale d’utopie, dans la mesure où elle représente un « saut dans l’inconnu », mais reste, a priori, une utopie réalisable à partir des ressources techniques et organisationnelles disponibles.

Cette dialectique entre utopie et réalité renvoie aux travaux du sociologue Metzger (2001) qui, étudiant les vagues successives de transformations organisationnelles dans le secteur public, remarque que ces transformations ont d’autant plus de chances de réussir si elles sont associées à la formulation d’utopies rationnelles. D’après lui, une utopie rationnelle s’articule autour de trois éléments :

  • Une vision comprenant simultanément une critique de l’existant et une promesse idéale pour le futur
  • Des images-forces qui peuvent imprégner les représentations collectives
  • Un guide pour l’action collective.

Le premier élément signifie que les utopies rationnelles sont construites autour de fictions et récits qui combinent une critique de l’ordre social et technique existant pour mettre en relief les promesses d’un projet de société idéale. Le deuxième élément renvoie aux images mobilisées dans ces récits pour influencer les croyances collectives, de manière à susciter un engouement. Quant au troisième élément, il s’agit d’intégrer à l’utopie rationnelle un plan détaillé pour l’action invitant à mobiliser des dispositifs sociotechniques pour expérimenter et mettre en œuvre l’utopie.

Une utopie rationnelle correspond ainsi au récit problématisé d’une société idéale qui se fonde donc sur des images frappant l’imagination et sur des éléments rationnels (raisonnements, modélisations, calculs) censés l’ancrer dans le domaine du réalisable. Les utopies rationnelles combinent ainsi les propriétés mobilisatrices de l’utopie avec les propriétés rassurantes de la raison. Ce faisant, il s’agit de produire de construire des promesses collectives susceptibles d’agréger et de mobiliser des acteurs hétérogènes.

Ce cadre théorique nous apparaît pertinent pour conceptualiser la manière dont les interactions existantes entre d’une part des fictions, récits, images et d’autre part des dispositifs sociotechniques peuvent servir de support à l’émergence d’une dynamique d’action collective, ce qui peut s’avérer particulièrement utile pour analyser les ressorts de l’engouement collectif actuel autour de l’économie circulaire.

 

  1. Les processus de performation d’une fiction 

Le cadre de Metzger fournit une grille d’analyse pour comprendre les mécanismes de formulation d’une utopie rationnelle. Il ne dit rien en revanche sur la façon dont ces utopies émergent, et comment les acteurs s’en saisissent pour transformer l’action collective. Afin de pouvoir préciser ces effets et les mécanismes par lesquels une fiction opère pour transformer l’action collective, nous mobilisons le cadre théorique de la performation. En effet, de nombreux chercheurs en sciences de gestion et en sciences des organisations se sont intéressés aux processus de performation pour comprendre et analyser comment certaines idées ou théories peuvent avoir des effets sur les pratiques individuelles et collectives des acteurs économiques.

Issu de travaux en linguistique (Austin, 1962), le concept de performativité fait référence aux aptitudes d’une théorie ou d’un énoncé intentionnel à transformer la réalité dès lors que des conditions de félicité sont réunies (par exemple quand un maire déclare un homme et une femme unis par les liens du mariage) (Cabantous et al., 2010). Austin insistait sur l’idée qu’il convient de s’intéresser notamment aux situations d’échec, c’est-à-dire celles où la performativité attendue ne produit pas les effets escomptés.

La performation, concept introduit par Michel Callon, met l’accent, non pas sur le résultat, mais sur les processus organisationnels et les dispositifs socio-matériels (modèles, outils, infrastructures, objets) par lequel une théorie ou un énoncé intentionnel peut transformer la réalité. En introduisant cette idée de processus, on restaure l’hypothèse qu’il peut exister un décalage temporel important et de nombreuses incertitudes entre le moment où la théorie ou l’idée est formulée et le moment où on observe des effets concrets dans la réalité (Callon 2017). La performation se distingue ainsi du concept de prophétie auto-réalisatrice (Merton 1973) qui considère le succès ou l’échec d’une théorie ou d’un projet par les croyances dont il fait l’objet.

La notion de dispositif est entendue dans une perspective foucaldienne et renvoie aux assemblages de discours et d’éléments matériels (outils, instruments, etc.) qui ont pour objectif de cadrer l’action collective et générer des apprentissages collectifs (Foucault, 1977 ; Aggeri, 2017).

Mobiliser le cadre théorique de la performation peut donc permettre d’expliciter la manière dont une fiction réussit (ou échoue) à s’articuler avec des outils et des dispositifs sociotechniques pour transformer la réalité et matérialiser une vision utopique de la société et du système économique qui la structure. Nous ajoutons un élément supplémentaire dans l’analyse en distinguant deux processus de performation : ceux qui concernent uniquement les discours et les intentions que nous appellerons performation de surface et ceux qui vont jusqu’à transformer les pratiques concrètes que nous appellerons performation profonde.

METHODOLOGIE

Afin de mieux comprendre l’impact de l’imaginaire sur l’action collective et la conception d’innovations circulaires, nous avons mobilisé deux types de données. D’une part, nous avons mené une analyse des discours sur l’économie circulaire en analysant le contenu et la rhétorique mobilisée et en les mettant en relation avec leurs conditions de production (Seignour, 2011). Nous avons complété cette analyse par des entretiens avec différents promoteurs du concept qui ont contribué à construire le récit dominant de l’économie circulaire.

D’autre part, nous nous sommes appuyés sur des données issues d’un projet de recherche-intervention (David, 1999) que nous avons mené de 2018 à 2020. Nous avons accompagné pendant deux ans un projet collaboratif dans le domaine de la construction dans le département du Val de Marne visant à faire émerger un écosystème d’économie circulaire. Ce projet s’est déroulé en partenariat avec le Matériaupôle qui était le chef d’orchestre de ce projet (figure 1).

L’objectif de ce projet était d’organiser des ateliers de formation mensuels, des expérimentations et des visites de site pour favoriser les échanges entre les entreprises et les collectivités autour de l’économie circulaire et du rôle que des marchés publics circulaires pouvaient jouer dans l’émergence et la structuration d’un écosystème d’économie circulaire.

Dans le cadre de ce projet, nous avons aussi effectué une série de 84 entretiens semi-directifs avec des entrepreneurs, des grandes entreprises et des collectivités qui se sont lancés dans des projets d’économie circulaire, principalement dans le secteur du mobilier et de la construction en Ile-de-France.

Nous avons ensuite organisé, classé et décontextualisé le matériau collecté. Puis, nous avons fait le choix d’analyser les données pour faire ressortir des phénomènes récurrents et des relations causales.

Le Matériaupôle est un cluster ou réseau d’acteurs, de statut association loi 1901, qui a été créé à Vitry-Sur-Seine par le Département du Val-de-Marne et le Grand Orly Seine Bièvre (territoire du Grand Paris qui regroupe plusieurs villes entre le Val-de-Marne et l’Essonne). Ce réseau a pour objectif de rapprocher des entreprises (TPE, PME, start-up et grands comptes), avec des centres de recherche et d’enseignements (laboratoires, universités et écoles), des collectivités territoriales et des créateurs (designers, artistes, maker). Le cluster regroupe en son sein les différents secteurs d’activités des matériaux et procédés (plasturgie, BTP, art, design, aéronautique, menuiserie, automobile, Industrie, architecture, biotechnologie…)

Figure 1 : présentation du Matériaupôle – source : auteurs

III- LA FABRICATION DE L’ÉCONOMIE CIRCULAIRE COMME UTOPIE RATIONNELLE

Les données que nous avons collectées au cours de notre recherche nous ont servi à mettre en évidence le rôle que joue la dimension utopique de l’économie circulaire dans les dynamiques d’action collective qui s’organise autour de ce concept. Cependant, dans leurs tentatives de conception d’innovations circulaires, les organisations sont confrontées à des difficultés multiples qui mettent en lumière les obstacles à surmonter pour matérialiser cette utopie.

Dans un premier temps, nous indiquons comment un discours dominant sur l’économie circulaire a émergé qui se fonde sur une utopie rationnelle mobilisatrice au sens de Metzger. Nous expliquons ensuite pourquoi ce discours œcuménique et délibérément indéterminé s’est concrétisé dans une variété de politiques publiques et de stratégies d’entreprise. Dans un second temps, nous analysons pourquoi ce discours circulant et abstrait rencontre autant de difficultés lorsqu’on en vient à sa performation dans des pratiques circulaires concrètes par le biais de dispositifs sociotechniques et managériaux.

 

  1. Un modèle qui n’est pas nouveau

Comment expliquer le succès médiatique et politique inattendu du concept d’économie circulaire au début des années 2010 ? Le modèle de l’économie circulaire n’est en effet pas nouveau, ni sur le plan conceptuel ni sur celui des pratiques. Sur le plan conceptuel, l’idée de circularité a été proposée en 1966 dans un livre de Kenneth Boulding (1966) qui préconise que l’homme doit s’inscrire dans un système écologique cyclique capable d’une reproduction continue de toute forme matérielle. Le terme d’économie circulaire apparaît pour la première fois dans un livre d’économie de l’environnement en 1989 (Pearce et Turner, 1989). La problématisation contemporaine de l’économie circulaire, quant à elle, s’inspire fortement des approches d’écologie industrielle et de cradle-to-cradle, y compris jusque dans les schémas visuels proposés, qui se fondent sur des principes de bouclage des flux de matières et d’énergie sur le modèle des symbioses naturelles (Mc Donough et Braungart, 2005).

Sur le plan des pratiques, l’idée d’une économie circulaire est ancienne comme l’atteste de nombreux travaux d’historiens. On peut même le considérer comme le modèle dominant jusqu’à la fin du XIXe siècle. A cette époque, toute une économie parallèle, organisée autour des chiffonniers et de différents acteurs de la fin de vie récupérait toutes les matières disponibles (chiffons, boues animales et urbaines, os, graisses, etc.) pour fabriquer différents produits (colles, sels de décoloration, bougies, etc.). Sabine Barles souligne que jusque vers 1870 on observe une circulation spontanée de la matière entre la ville, l’industrie et l’agriculture (Barles, 2005).

C’est en fait le modèle de l’économie linéaire qui est récent. Il s’est développé à partir de la fin du XIXe siècle avec la deuxième révolution industrielle et la révolution hygiéniste et s’est accéléré dans les Trente Glorieuses avec le développement de la société de consommation. La deuxième révolution industrielle (électricité, chimie, automobile, etc.), a notamment permis de réduire drastiquement le coût d’extraction des matières et de production de l’énergie et d’inventer de nouveaux produits de synthèse à la place des produits naturels.  La révolution hygiéniste a contribué à condamner, au nom des risques d’épidémie, la circulation des matières organiques et a préconisé la mise en décharge des déchets comme solution massive. Enfin, la société de consommation a organisé un système de renouvellement accéléré et continu des produits qui a engendré des besoins croissants en matières et ressources naturelles. C’est ce modèle, incompatible avec les objectifs du développement durable qui est la cible de la nouvelle problématisation de l’économie circulaire. Cette dernière ne vise pas à revenir au modèle historique d’économie circulaire (mode 1) mais à en inventer un nouveau, compatible avec les exigences d’une économie de la qualité et de la traçabilité (mode 2) (Aggeri, 2020).

Comment expliquer alors un succès aussi spectaculaire auprès du grand public et des décideurs publics et privés au début des années 2010 ? Le contexte d’émergence et de réception des premiers discours n’est pas anodin. Trois événements simultanés ont créé un contexte favorable à la réception de ce nouveau concept : le boom des prix des matières premières qui quadruplent entre 2000 et 2010 sous l’effet de la demande chinoise notamment ; l’embargo chinois sur les terres rares, utilisées dans toutes les applications de haute technologie qui suscite un vent de panique parmi les acteurs économiques et politiques ; la dégradation continue des indicateurs environnementaux qui a souligné l’urgence de résoudre la crise écologique. Une fenêtre d’opportunité s’était ouverte mais encore fallait-il produire un récit fictionnel suffisamment attractif pour être considéré comme une réponse plausible à cette triple crise.

  1. La fabrication d’un récit utopique œcuménique et délibérément ambigu

Un élément a joué un rôle essentiel dans l’attractivité d’un récit fictionnel de l’économie circulaire : son ancrage dans une utopie rationnelle œcuménique et délibérément ambiguë. Revenons sur les étapes de la fabrication de ce récit fictionnel et sur les caractéristiques de cette utopie rationnelle. Un acteur y a joué un rôle clé : la Fondation Ellen MacArthur. L’événement de lancement de cette fondation dédiée à la promotion de l’économie circulaire a eu lieu à Londres le 2 septembre 2010. Largement médiatisé, il rassemblait tout un parterre de décideurs publics et privés qui ont activement encouragé sa création. Soutenue par de grandes entreprises, la Fondation s’est rapidement rendue célèbre en produisant avec Mc Kinsey le premier rapport qui propose une formulation grand public de l’économie circulaire, assortis de schémas et visuels, d’exemples empiriques et de chiffres visant à quantifier les promesses de création de valeur économique et de protection de l’environnement (FEM, 2012).

Ce narratif de l’économie circulaire apparaît ainsi comme une réponse plausible à la triple crise mentionnée plus haut. À l’idée traditionnelle de création de « valeur partagée » (Porter et Kramer, 2006), déjà présente dans le concept de développement durable appliqué aux entreprises, s’ajoute l’idée que cette création de valeur est territorialisée et qu’elle peut donc être créatrice d’emplois localisés, argument particulièrement attractif pour les acteurs publics. Par ailleurs, son attractivité tient également à l’habilité de la scénarisation qui « recycle » différents concepts théoriques dans un cadre intégrateur qui s’inspire de l’analogie avec les symbioses naturelles. Enfin, elle tient à son caractère anonyme. La Fondation Ellen MacArthur, d’intérêt public, n’a jamais revendiqué être l’auteur ou l’inventeur du concept d’économie circulaire. Au contraire, elle s’est efforcée de le construire comme une narration universelle et anonyme, neutre et donc dépolitisée.

Cette narration de l’économie circulaire a obtenu un succès immédiat auprès des décideurs publics et privés. Le schéma dit du papillon de la FEM (figure 2) est devenu en quelques années le support incontournable de toutes les formations sur le sujet dans le monde. Parmi les acteurs qui ont contribué à populariser cette vision figure l’Union européenne qui a repris pratiquement mot pour mot dans ses documents officiels les arguments et la rhétorique de la Fondation Ellen MacArthur[1]. En France, l’institut national de l’économie circulaire (INEC) s’est fait le relais de cette approche, les premières assises de l’économie circulaire organisées par celui-ci rassemblant plus de deux mille personnes en 2014.

Pour mieux comprendre la rhétorique sous-tendant cette narration, prenons un exemple concret : un petit film promotionnel réalisé par l’Union européenne qui présente les enjeux de l’économie circulaire reprenant les arguments de la FEM. Il est expliqué que chaque européen consomme une quantité croissante de produits qui contiennent des matières premières avec une forte valeur économique (14 tonnes par habitant en Europe) et génère un volume croissant de déchets (5 tonnes par habitant en Europe). Or ces produits, matières premières et déchets pourraient être réparés, réutilisés ou recyclés. C’est le principe de l’économie circulaire. Cette empreinte matérielle croissante est le produit, explique le film, du modèle de l’économie linéaire fondée sur l’idée d’un monde aux ressources infinies, que l’on peut prélever sans limites pour les transformer en produits, qui seront à leur tour consommés puis mis en décharge. À l’inverse, le modèle de l’économie circulaire cherche à boucler les flux de matières et d’énergie qui circulent dans l’économie. Plusieurs stratégies, mises plus ou moins sur le même plan, sont envisagées dans cette perspective : réduire les quantités de matières et d’énergie effectivement utilisées pour produire des biens, rallonger leur durée de vie en recourant au partage, à la réparation et à la réutilisation, ou encore recycler les matières qui les composent en fin de vie, selon un cycle sans fin.

On retrouve dans cet exemple les trois éléments caractéristiques d’une utopie rationnelle au sens de Metzger : l’articulation d’une critique de l’existant (l’économie linéaire) associé aux promesses d’un monde idéal mais qui semble réaliste (l’économie circulaire) ; des images-forces fondés sur des schémas visuels parlants et efficaces (ex. : le schéma papillon) qui permettent de visualiser les stratégies de circularité (figure 2) ; des chiffres et des arguments scientifiques pour montrer qu’il est rationnel de penser que c’est une utopie réaliste.

Figure 2 : Schéma papillon des boucles de circularité de la Fondation Ellen MacArthur– source : INEC

L’un des points clés de cette narration dominante est la référence à un imaginaire d’une société sans déchets qui, à l’image de la nature, serait capable de faire circuler et réintégrer de manière parfaite les flux de matières et d’énergie qu’elle engendre. Cet imaginaire se fonde sur des éléments symboliques faisant écho à certaines mythologies. Ainsi, les schémas de boucles utilisés dans la plupart des représentations graphiques de l’économie circulaire, comme le papillon de la FEM, renvoient à l’image du cercle infini, symbole mythologique d’éternité (Poulet, 1959). C’est en quelque sorte une nouvelle variation sur le mythe de l’éternel retour.

Sur la dimension rationnelle, tout le travail d’appropriation mené par les pouvoirs publics, consultants et entreprises consiste à instancier cette narration dans des plans d’action, des outils et des modèles (indicateurs de circularité, référentiels et outils de gestion) pour guider l’action collective. Il s’agit de montrer que l’économie circulaire est un projet sérieux qui s’incarne dans des objectifs et des méthodes concrets. La FEM a également fait un travail de vulgarisation à travers la publication de rapports à destination des entreprises et de nombreuses études de cas sur des entreprises comme Danone ou Arcelor Mittal pour illustrer des pistes d’actions possibles dans la « conception circulaire » ou les nouveaux modèles d’affaires. En 2015, elle a également publié un rapport destiné aux décideurs politiques et contenant des conseils à appliquer pour accélérer la transition vers l’économie circulaire[2]. En France, l’INEC a publié une étude sur les pistes d’actions que peuvent lancer les entreprises pour développer des « stratégies circulaires », ainsi qu’un rapport proposant dix mesures qui permettraient de réduire les émissions de gaz à effet de serre.

  1. Un récit fictionnel en apparence performatif

Sur le plan des discours et des intentions, ce récit fictionnel a produit une performation de surface : en quelques années à peine, des politiques publiques nationales et transnationales, des plans territoriaux et des stratégies d’entreprise en matière d’économie circulaire se sont multipliés à travers le monde assortis de promesses de création de valeur économique, sociale et environnementale. Les services déchets ou recyclage des entreprises et collectivités ont été rebaptisés service « économie circulaire ». Des lois, comme le paquet économie circulaire de l’Union européenne (2018) ou la loi anti-gaspillage et économie circulaire (AGEC, 2020) ont été récemment adoptées.

A cette aune, on voit que la critique scientifique de l’économie circulaire insistant sur le flou et l’ambiguïté de la notion (Kircherr, op. cit.) n’a absolument pas empêché une diffusion massive de la notion auprès de publics divers. On peut même penser que ce flou est un choix délibéré de ses promoteurs pour faciliter la diffusion et le succès public de la notion.

Pour illustrer le flou volontairement entretenu dans les rapports produits par la FEM et Mc Kinsey, examinons quatre points : la surestimation des gains économiques, l’absence de référence aux enjeux de sobriété matérielle, l’absence d’évaluation des impacts environnementaux des stratégies de circularité et l’angle mort des modes de conduite de l’action collective.

Premier point : la surestimation du potentiel économique de l’économie circulaire. Dans les rapports successifs de la FEM, cet argument est systématiquement mis en avant pour susciter l’intérêt des acteurs économiques. Dans celui de 2015, ce potentiel est évalué à 1000 milliards de dollars d’ici à 2025 au niveau mondial, dont près de 700 milliards seraient générés par les économies réalisées sur les achats de matières premières, grâce à la reconception des chaînes globales de valeur et des produits selon une approche circulaire (FEM, op. cit.). Mais les calculs et hypothèses au fondement de ces estimations ne sont pas explicités. Derrière l’idée générale de « bouclage » des flux de matières et de produits (closing the loops), les auteurs font l’hypothèse implicite que ceux-ci sont infiniment récupérables, recyclables ou réutilisables. Or ce mythe d’une circularité infinie est démenti par toutes les études scientifiques récentes (Millar et al., 2019). Sur un plan technique, hormis les métaux, après plusieurs recyclages ou réutilisations, la qualité des matières et des produits se dégrade. Sur un plan économique, tous les gisements de matières ou de produits ne sont pas accessibles, soit qu’ils sont trop dispersés géographiquement, et donc trop coûteux à collecter, soit qu’ils sont mélangés ou présents en faible quantité avec d’autres déchets et donc trop coûteux à trier.  

Second point : l’absence de référence aux enjeux de la sobriété matérielle. Or l’économie circulaire est incompatible avec une croissance du PIB intensive en ressources. Dans la situation actuelle, les ressources secondaires ne peuvent suffire à répondre à des besoins croissants. Par exemple, l’aluminium, dont le recyclage est une activité mature et lucrative, ne couvre que 30% des besoins de la planète car sa consommation a triplé en vingt ans. L’aluminium que l’on recycle aujourd’hui provient de produits commercialisés il y a des années dont le volume a largement cru depuis lors. Plus généralement, une étude récente indique, qu’au niveau mondial, seul 8,6% seulement des ressources sont effectivement valorisées (Circularity Gap Report, 2020), soulignant que les promesses avancées en 2015 étaient loin de se matérialiser. Cette absence de découplage entre la croissance économique et l’empreinte matérielle au niveau mondial a d’ailleurs été confirmée par une étude récente de l’agence environnementale européenne qui met en évidence que la consommation de ressources continue de croître au même rythme que celui du PIB (EEA, 2021). Ainsi, sans une stratégie de sobriété visant à découpler l’empreinte matérielle de la création de richesses économiques, l’économie circulaire ne parviendra pas à répondre aux enjeux écologiques actuels. Or cette problématique est très largement absente des premiers rapports de la FEM ou du paquet économie circulaire de l’Union européenne de 2018. Tout se passe comme s’il suffisait d’adapter le modèle économique sans le transformer en profondeur.

Troisième point : l’absence de hiérarchisation des stratégies de bouclage sur un plan environnemental. Les stratégies circulaires actuellement connues n’ont pas toutes les mêmes impacts environnementaux. Dans la plupart des cas, allonger la durée de vie des produits par la réparation ou le réemploi ou les partager engendre moins d’impacts environnementaux que les recycler par exemple. Or ce débat est étrangement absent des rapports de la FEM et des politiques publiques européennes. Il existe pourtant des techniques d’évaluation des impacts environnementaux éprouvées, comme l’analyse de cycle de vie (ACV) par exemple, qui permettraient, secteur par secteur, de comparer les impacts de différentes stratégies de bouclage et ainsi guider les actions publiques et collectives. On peut penser qu’en évitant de poser le débat, les promoteurs de l’économie circulaire ont d’abord cherché à éviter de susciter des controverses et de stigmatiser certaines activités, comme le recyclage, qui sont d’autant plus valorisées par les acteurs économiques dominants qu’elles ne remettent pas en cause leurs modèles d’affaire (Millar et al., op. cit.).

Quatrième point : la conduite de l’action collective. Sur ce plan, les rapports de la FEM restent très vagues. S’ils indiquent que l’enjeu est de reconcevoir les chaînes globales de valeur et les produits, s’ils identifient toute une série de freins et obstacles, notamment règlementaires et économiques, s’ils recommandent une transformation de l’action publique par le biais de politiques incitatives, ils restent évasifs sur les manières de conduire en pratique cette transition circulaire.

Ainsi, la fiction utopique de l’économie circulaire a laissé délibérément dans l’ombre tout une série de points aveugles qui auraient pu être l’objet de controverses et réduire ainsi son attractivité auprès de publics hétérogènes. Débarrassées de références à des courants de pensée marqués idéologiquement ou de références trop appuyées à l’écologie politique, elle apparaît comme un récit œcuménique et universel, parfaitement circulant (Chiapello et Gilbert, 2013), susceptible de plaire aussi bien aux acteurs économiques, publics que sociaux et ouverte a priori à une variété d’appropriations possibles.

IV- DE LA FICTION A LA TRANSFORMATION DE L’ACTION COLLECTIVE : LA PERFORMATION D’UNE UTOPIE RATIONNELLE

Nos analyses empiriques ont mis en évidence que, parmi les points aveugles évoqués plus haut, celui de la conduite de l’action collective est le plus problématique pour les acteurs sur le terrain. La problématique de l’action collective s’est cristallisée dans les cas étudiés autour de trois enjeux critiques : une utopie indéterminée source de quiproquos ; un processus d’adaptation de l’utopie rationnelle qui mobilise des méthodes et s’incarne dans des artefacts ; l’invention de nouveaux modes d’action collaboratifs et l’activation de nouveaux leviers pour susciter une performation profonde de l’économie circulaire dans le cadre de projets innovants.

  1. Une utopie indéterminée source de quiproquos

En autorisant une multiplicité d’appropriations possibles, l’utopie rationnelle peut contribuer à engendrer des quiproquos, voire faire émerger des visions antagoniques de l’économie circulaire, sources éventuelles de conflits entre acteurs.

Les situations de quiproquo sont celles que nous avons observées le plus fréquemment. Elle se caractérisent par un décalage entre la vision d’acteurs de terrain impliqués dans des projets concrets d’économie circulaire, conscients des obstacles à surmonter et des apprentissages à conduire, et leurs dirigeants ayant parfois une représentation plus abstraite et simpliste de sa mise en œuvre.

Une cheffe de projet économie circulaire explique par exemple l’enjeu pour elle de sensibiliser les élus et dirigeants de sa collectivité aux difficultés opérationnelles de l’économie circulaire :

« Ce n’est pas simple pour les opérationnels, il ne faut pas sous-estimer la complexité du monde dans lequel on vit […] c’est pour ça que je dis à mes élus : j’ai besoin de bienveillance, j’ai besoin de ne pas être attendue au tournant. Ne me demandez pas des indicateurs tout de suite. Une fois, j’ai eu un élu qui a dit à ma chef comme ça : « ah, avec les économies réalisées avec l’économie circulaire on pourra acheter une école ». Forcément pour eux le réemploi, leu recyclage, ça va évidemment coûter moins cher que du neuf sinon pourquoi on y va ? Tu dois déconstruire ces idées reçues, tu dois faire comprendre aux gens qu’on n’y est pas encore ».

Ainsi, la complexité relative à la mise en application de l’économie circulaire nourrit les incompréhensions d’acteurs qui constatent, parfois incrédules, le décalage important qui existe entre les principes généraux de l’utopie rationnelle et les nombreux obstacles sur lesquels ils achoppent en essayant de la matérialiser.

  1. Appropriations de l’utopie rationnelle : adaptation et incarnation dans des artefacts

Avant de pouvoir enclencher une démarche d’innovation collective, un premier niveau de performation de surface s’avère nécessaire pour adapter la fiction à des situations organisationnelles spécifiques. La plupart des organisations font le choix de mettre au point leur propre modèle d’économie circulaire inspiré de l’utopie rationnelle. Une étude mondiale récente réalisée par le Conseil mondial des affaires pour le développement durable (WBCSD, 2018) a montré que 74% des 39 entreprises interrogées dans le cadre de l’étude utilisaient leur propre modèle d’économie circulaire. Les cabinets de conseil jouent un rôle déterminant dans ce processus de performation de surface, en transformant le récit fictionnel originel en outils et méthodes plus facilement mobilisables dans un contexte opérationnel. Par exemple, le cabinet de conseil Deloitte a développé sa propre vision de l’économie circulaire en utilisant le concept de « chaîne de valeur à boucle fermée ».

Certaines organisations, attirées par l’utopie rationnelle, choisissent également de construire une vision hybride de l’économie circulaire, en combinant des concepts existants et en adaptant l’utopie rationnelle en fonction de leurs besoins. Ces concepts peuvent être proches de l’économie circulaire (Cradle to Cradle, écologie industrielle) ou être des méthodes d’idéation (design thinking) appliquées à des projets concrets d’économie circulaire. D’autres organisations font le choix de se concentrer sur la concrétisation d’une composante spécifique ou sur un secteur particulier (par exemple le réemploi de matériaux de construction).

Une fois que les acteurs sont parvenus à s’approprier l’utopie rationnelle, c’est en l’ancrant dans des objets « circulaires » qui rendent visible et tangible sa matérialité que les organisations parviennent à un premier niveau de performation profonde. Cette étape présuppose de lever un certain nombre d’obstacles, à commencer par celui des nombreux questionnements que soulève l’indétermination de l’utopie. Les objets circulaires peuvent être considérés comme des artefacts produits dans le cadre de projets d’économie circulaire. Ces artefacts partagent un certain nombre de caractéristiques avec l’utopie rationnelle de l’économie circulaire. A l’instar de l’utopie rationnelle, ces objets sont énigmatiques dans la mesure où les processus de leur production, voire leur identité même, soulèvent de nombreuses questions pour les acteurs qui cherchent à les matérialiser et à leur donner un sens concret.

L’un des cas que nous avons étudié permet d’illustrer ce point. Il s’agit du programme « Booster circulaire » lancé en 2019 par la Maison des Canaux à Paris, qui a pour objectif de répondre aux questions et problématiques que soulève la notion de « mobilier circulaire » pour les acteurs du secteur. L’une de ses finalités est en effet de faire participer les 15 organisations du programme à la création d’un « catalogue de produits en économie circulaire » afin de matérialiser la ou les formes que pourrait prendre ce mobilier circulaire. D’emblée, les concepteurs et les participants se sont trouvés confrontés à l’indétermination du concept de mobilier circulaire : comment savoir si un objet est circulaire ou non ? Sur quels critères se fonder pour évaluer sa circularité ? Plutôt que de discuter abstraitement de ces questions, c’est par le passage à l’expérimentation concrète, c’est-à-dire par la réalisation d’objets s’incarnant dans des aspects de matière et de forme, qu’elles ont pu être débattues et tranchées et qu’un sens collectif a pu être donné au concept de mobilier circulaire.

 

  1. Les processus d’une performation profonde : activer les leviers d’une dynamique collaborative dans des projets d’innovation circulaire

Afin de transformer les pratiques de gestion à plus grande échelle par un processus de performation profonde, les acteurs économiques et sociaux doivent aussi faire évoluer les modalités de l’action collective, en s’ouvrant à des modes de coopération inter-organisationnelle favorisant des dynamiques d’innovation collective adaptées à la mise en mouvement des fictions et utopies. Ce type de processus présuppose d’activer les leviers d’une dynamique collaborative afin de susciter des apprentissages collectifs. Ce n’est qu’une fois que ces apprentissages ont eu lieu qu’une vision plus concrète et partagée de l’économie circulaire peut émerger et que des dispositifs sociotechniques et managériaux peuvent être déployés pour guider l’action collective.

Le projet de recherche collaboratif dans le Val de Marne que nous avons suivi permet de mieux comprendre les modalités d’une telle action collective. Les organisations qui s’intéressent à l’économie circulaire ne perçoivent pas toujours, a priori, les contours et cadres d’application possibles de cette utopie rationnelle. Le projet de recherche a donc permis d’enclencher un processus où les acteurs n’ayant pas forcément une connaissance stabilisée de l’utopie, ont pu, chemin faisant, la clarifier et la rendre plus concrète.

Le point de départ du projet était d’explorer les conditions de structuration de l’économie circulaire dans le domaine de la construction autour d’un levier identifié comme critique : la commande publique circulaire. Dans un premier temps, l’attractivité de la fiction de l’économie circulaire a joué à plein pour réunir une communauté d’acteurs dotés d’intérêts et de perceptions diverses vis-à-vis de l’utopie rationnelle, mais partageant le désir d’innover en la matière et de sortir du cadre de la commande publique traditionnelle, trop associée à un modèle linéaire.

L’objectif de cette démarche exploratoire était, grâce à des ateliers collaboratifs, de faire émerger une vision commune et concrète de ce que pourrait être une économie circulaire adaptée au domaine de la construction. L’objectif des premiers ateliers était de définir la forme que pourrait prendre une commande publique circulaire et de recenser les perceptions des acteurs, les freins rencontrés, ainsi que les initiatives mises en place dans leurs organisations respectives. Cette première étape a permis de constituer un premier noyau d’acteurs clés du projet qui se sont ensuite investis dans des expérimentations et ateliers ayant pour objectif de parcourir les différents enjeux de mise en pratique de l’économie circulaire dans le cadre de la commande publique (spécifications et critères d’évaluation des marchés publics, caractérisation des spécificités d’une offre d’économie circulaire, outils de création de valeur environnementale, indicateurs de performance circulaire, etc.).

Sous l’impulsion du Matériaupôle, qui a joué un rôle d’entrepreneur institutionnel, nous avons ainsi organisé chaque mois des ateliers thématiques contribuant à mettre en récit l’utopie rationnelle de l’économie circulaire à travers des témoignages d’acteurs publics et privés, ainsi que des visites de projets (étape nécessaire pour ouvrir l’espace des possibles à des acteurs ayant parfois du mal à percevoir les modes d’application potentiels de la fiction), et l’articulant à des dispositifs sociotechniques de pilotage, de mesure de la performance et de création de valeur (coût global, plateformes d’intermédiation, rôle des labels, réseaux à mettre en place, nouvelles pratiques d’achats circulaires, nouvelles figures d’acteurs à faire émerger, etc.). Nous avons par ailleurs mené des enquêtes sur des pratiques innovantes d’achat circulaire à l’étranger, notamment au Danemark, où un projet a été mené dans la ville d’Aalborg pour inventer un cadre innovant pour la commande publique circulaire (Ntsondé et Aggeri, 2021).

Ce travail d’enquête collectif a permis de générer des connaissances et de construire un diagnostic partagé (sense-making) des situations de gestion associées à des pratiques circulaires, mais surtout de dessiner des trajectoires possibles de mise en pratique de l’économie circulaire pour les acteurs publics et privés, par le biais des outils de la commande publique.

Un des premiers résultats de cette action collective a été la mise en place d’un marché public par une des collectivités participant au projet (le Grand Orly Seine Bièvre) qui, dans le cadre du projet, a pu rencontrer une entreprise produisant du mobilier à partir de déchets industriels, donc un objet circulaire reflétant une vision concrète de l’utopie. Un travail a été ensuite mené par la collectivité pour mobiliser l’outil de la commande publique afin de permettre le déploiement de cette solution à grande échelle. Ce travail a consisté à préciser de manière concrète la manière dont on pouvait définir ce qu’est un mobilier « issu de l’économie circulaire », défini, dans ce cas, comme du mobilier contenant « des éléments provenant de déchets préexistants ». En lançant un marché centré sur cette définition, la collectivité a pu à la fois renforcer la matérialité de l’utopie par un passage à une échelle de réalisation plus grande (aménagement du siège de la collectivité) et surtout entamer une évolution du dispositif de la commande publique par une intégration plus systématique de l’utopie rationnelle dans ses outils de gestion. Ces expérimentations de l’utopie rationnelle sont fondamentales car elles ont permis d’inspirer ensuite les projets d’autres acteurs qui ont cherché à la reproduire ou à la transposer dans d’autres situations de gestion.

Le passage à l’échelle de la matérialisation de l’utopie n’est ensuite possible que si les acteurs du projet peuvent enclencher une dynamique de coopération inter-organisationnelle capable de faire émerger de nouvelles innovations et expérimentations renforçant la désirabilité et la légitimité de l’utopie rationnelle, tout en structurant un réseau d’acteurs territoriaux capables d’articuler l’utopie rationnelle à des agencements sociotechniques pour repenser les cadres de l’action collective.

Dans le cas de notre projet de recherche, la dynamique impulsée par le Matériaupôle a permis de mobiliser de nouveaux acteurs clés pour le développement de l’économie circulaire sur le territoire du Val-de-Marne et au-delà. Parmi ces nouveaux acteurs, le Centre Scientifique et Technique du Bâtiment (CSTB) a joué un rôle important. C’est en effet le seul organisme français habilité à délivrer les certifications requises pour les matériaux innovants. En se rapprochant des entrepreneurs du Matériaupôle concevant des matériaux de construction à partir de déchets, le CSTB espère ainsi acquérir des connaissances et compétences qui pourront à terme, permettre de faire évoluer les normes de la construction qui entravent l’introduction de matériaux innovants issus de l’économie circulaire dans le domaine de la construction.

Au-delà de cet exemple, le projet de recherche conduit avec le Matériaupôle a mis en évidence comment un réseau d’acteurs initialement attiré par le récit fictionnel de l’économie circulaire a pu s’emparer de l’utopie rationnelle, puis la mobiliser à partir d’outils de pilotage de l’action collective pour enclencher une démarche innovante destinée à la matérialiser. Ainsi, dans le cadre de ce projet, une démarche territoriale a été lancée par des collectivités pour introduire l’économie circulaire dans le projet de réaménagement d’un quartier situé entre Orly et Choisy-le-Roi.

En amont de la conception et du lancement des marchés publics, en lien avec le Matériaupôle, la ville d’Orly et le Grand Orly Seine Bièvre ont organisé des ateliers d’innovation collective et ouverte incluant des architectes, des entrepreneurs, des designers, des bailleurs sociaux et des attachés territoriaux. Un des enjeux de ces ateliers était de faire ressortir des pistes d’innovations circulaires qui puissent ensuite être intégrées dans les marchés publics lancés ultérieurement. Par rapport aux procédures classiques de passage de marchés publics se traduisant souvent par la réutilisation et la modification à la marge des cahiers des charges préexistants, la mise en place de ces ateliers d’innovation collective constituait un processus plus long et coûteux mais qui a permis, en s’écartant d’une routine standard de marché public, de structurer un travail de conception autour d’idées et de concepts relatifs à l’utopie rationnelle pour faire émerger des innovations circulaires favorisant l’utilisation de matériaux biosourcés, la frugalité des ressources, la modularité des usages et le partage des ressources. Ce processus a ainsi permis l’intégration de ces innovations circulaires dans un projet de réaménagement urbain via un dispositif innovant de commande publique.

Nous avons ainsi pu mettre en lumière que, afin de parvenir à un processus de performation profonde de l’utopie de l’économie circulaire à différentes échelles (territoriale, nationale, voire internationale), différents agencements, emboîtés les uns aux autres, doivent être patiemment mis en place autour d’une mise en récit de l’utopie rationnelle. Par exemple, la pratique des marchés publics, que nous avons plus particulièrement étudiée lors de notre projet de recherche, s’insère dans un agencement complexe de règlementations, d’outils et de méthodes dont la pierre angulaire est le code de la commande publique dont les règles varient d’un pays à l’autre. Déverrouiller les codes des marchés publics suppose donc d’identifier tous les obstacles qui rendent concrètement difficiles l’émergence d’une approche circulaire et de mobiliser la fiction pour élargir l’espace des possibles et repenser ces cadres en conséquence.

V- IMPLICATIONS THEORIQUES ET PRATIQUES

Nos résultats ont permis de mettre en évidence les processus de performation (Callon, 2017, Aggeri, 2017) à partir desquels les fictions et récits, ici en matière d’économie circulaire, peuvent transformer les pratiques qu’elles désignent. Dans cette perspective, nous avons explicité le travail de fabrication d’un récit utopique de l’économie circulaire dont nous avons souligné le caractère œcuménique et indéterminé. Le succès apparent de l’utopie rationnelle de l’économie circulaire au niveau des discours et des engagements, que nous avons qualifié de performation de surface, n’implique cependant en aucune manière une performation profonde au niveau des pratiques concrètes.

Nos travaux font ainsi apparaître un dilemme inhérent à la fabrication des utopies rationnelles. Leur caractère indéterminé et œcuménique peut être un atout au départ pour mobiliser des acteurs hétérogènes autour de projets de transformation à concevoir, mais cet atout peut se transformer en sources de quiproquos et de blocages si l’indétermination perdure dans le temps. Une condition de performation profonde nous semble donc consister à faire évoluer l’utopie rationnelle, en la précisant progressivement, en fonction de la variété des appropriations et des apprentissages observés sur le terrain. Dans cette perspective, nous nous sommes attachés à identifier les angles morts de l’utopie rationnelle de l’économie circulaire qui nous semblent importants à lever pour susciter des projets innovants et engager une transition circulaire ambitieuse.

Parmi ces angles morts, nous avons étudié en particulier les modalités de conduite de l’action collective à partir d’un cas empirique que nous avons accompagné dans le domaine de la construction circulaire en région parisienne. Ces modalités de conduite de l’action collective sont d’autant plus critiques que les écosystèmes industriels et d’affaires de l’économie circulaire associés aux stratégies de bouclage des flux de matières et de produits sont à construire. Nous avons également montré qu’un des enjeux d’une transition circulaire était de changer en profondeur les cadres cognitifs et managériaux (règles, outils, indicateurs, compétences) encore profondément associés au modèle de l’économie linéaire. Transformer ces cadres à différentes échelles (locales, nationales et internationales) suppose de mobiliser les fictions et utopies dans des projets innovants qui questionnent les cadres de l’action collective.

Sur un plan théorique, nos travaux permettent ainsi d’expliciter le rôle que les interactions entre fiction, utopie et action collective (Beckert, 2013 ; Grimand, 2009) peuvent jouer dans les processus d’innovation (Hatchuel & Weil, 1992). Nos travaux montrent que la performation profonde d’une fiction utopique dans des pratiques nouvelles suppose d’activer des leviers (ex. : commande publique) qui permettent d’initier des projets collectifs, de faire émerger des visions concrètes de l’utopie et de l’ancrer dans des dispositifs sociotechniques et managériaux pour guider et structurer l’action collective.

A cet égard, on peut penser que la non-hiérarchisation des boucles de circularité en fonction de leur impact environnemental n’encourage pas l’exploration de modèles innovants de durabilité forte, fondés sur la sobriété et l’allongement de la durée de vie des produits (réparabilité, réemploi, économie de fonctionnalité). En l’absence d’objectifs et d’incitations claires, les acteurs privilégient naturellement les modèles de durabilité faibles fondés sur le recyclage ou la réutilisation qui ne constituent que des aménagements à la marge de leurs modèles économiques, sans réduction significative de leurs impacts environnementaux.

En ce qui concerne les implications pratiques, nos recherches peuvent aider les organisations publiques et privées à mieux comprendre comment éviter les chausse-trapes d’une appropriation trop universelle de l’utopie rationnelle et concevoir de nouveaux outils, processus et méthodes qui enrichissent les dispositifs organisationnels et socio-matériels favorisant sa performation dans des projets d’innovation.

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[1] //www.europarl.europa.eu/news/fr/headlines/priorities/ecirculaire-dechets/20151201STO05603/economie-circulaire-definition-importance-etbenefices

[2] https://www.ellenmacarthurfoundation.org/publications/delivering-the-circular-economy-a-toolkit-for-policymakers

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